La psychosynthèse, une capacité humaine méconnue
Nous avons parfois l’impression d’être plusieurs à l’intérieur de nous-mêmes.
Une partie de nous voudrait changer, tandis qu’une autre résiste. Nous savons que nous devrions nous reposer, mais nous continuons à nous imposer de nouvelles exigences. Nous aimerions dire non, mais quelque chose en nous nous pousse à accepter.
Et puis il y a les rôles que nous avons appris à jouer : la mère de famille, le professionnel compétent, la bonne épouse, le militant, l’écologiste, l’ingénieur, la syndicaliste, l’ami toujours disponible…
Ces rôles peuvent être importants pour nous. Ils nous permettent de trouver notre place, de prendre soin des autres, de défendre ce qui compte pour nous, de contribuer au monde.
Mais nous pouvons aussi finir par nous identifier tellement à eux qu’il devient difficile de savoir qui nous sommes en dehors du rôle.
La psychosynthèse s’intéresse précisément à cette complexité de l’être humain et à la possibilité de ne pas être entièrement déterminé par les différents rôles et fonctionnements qui nous constituent.
Nous ne sommes pas faits d’une seule pièce
La psychosynthèse considère la personne dans sa globalité. Elle ne sépare pas les émotions de la pensée, le corps du psychisme, ou encore la vie intérieure de la manière dont nous sommes en relation avec le monde.
Nous sommes à la fois un corps, des émotions, des pensées, une histoire, des relations, des habitudes, des valeurs, des aspirations et des façons de nous protéger.
Ces différentes dimensions peuvent parfois sembler se contredire.
Nous pouvons être à la fois autonomes et avoir besoin des autres. Avoir envie de changement et rechercher la sécurité. Être en colère contre quelqu’un tout en étant attaché à cette personne. Vouloir nous affirmer et craindre profondément de déplaire.
Cette complexité n’est pas nécessairement un signe que quelque chose fonctionne mal. Elle fait partie de ce que nous sommes.
La difficulté apparaît parfois lorsque l’une de ces dimensions prend tellement de place qu’elle finit par déterminer notre manière de nous percevoir et d’agir.
Quand le rôle continue alors que la scène a changé
Nous avons tous des rôles dans notre vie.
Nous sommes parent, partenaire, professionnel, ami, collègue, citoyen, membre d’une famille, d’un groupe ou d’une communauté. Ces rôles sont utiles. Ils nous permettent de trouver notre place, de nous orienter dans nos relations et d’agir dans le monde.
Mais il arrive que nous nous identifiions tellement à l’un d’entre eux qu’il continue à fonctionner alors même que la situation a changé.
Imaginez un ingénieur qui rentre chez lui après sa journée de travail et continue à être ingénieur avec sa compagne ou son compagnon : il analyse les problèmes, cherche les solutions, optimise les processus… et peut-être même propose un petit tableau Excel pour organiser les vacances.
Ou une mère de famille qui part une semaine avec trois amies. Elle pourrait simplement profiter du voyage. Mais quelque chose en elle continue à être « la mère de famille » : elle vérifie que tout le monde a pensé à son manteau, rappelle l’heure du départ, prévoit les repas, pense à ce qu’il ne faudrait surtout pas oublier et finit par savoir où se trouve la pharmacie la plus proche.
La syndicaliste peut, elle aussi, avoir du mal à quitter son rôle : même lorsqu’il s’agit simplement de choisir un restaurant entre amis, la discussion peut rapidement prendre des airs d’assemblée générale.
Et l’écologiste convaincue peut avoir bien du mal à partir tranquillement en week-end avec ses amis si elle se retrouve à calculer l’empreinte carbone de chaque option de transport ou chaque loisir.
Ces situations vous ont amenées à sourire ? Peut-être avez-vous reconnu quelqu’un. Peut-être même… vous-même.
Un rôle n’est pas seulement une idée que nous avons sur nous-mêmes.
Lorsqu’il est fortement investi, il mobilise tout un ensemble de pensées, d’émotions, de comportements, de valeurs et même une manière particulière d’habiter notre corps.
Le rôle de « celui qui doit tout gérer » peut s’accompagner d’une vigilance permanente, d’une difficulté à déléguer, d’une tendance à anticiper les problèmes et d’une tension corporelle qui rend difficile le fait de s’arrêter.
Le rôle de « celle qui prend soin des autres » peut entraîner une attention constante aux besoins de son entourage, mais aussi une difficulté à reconnaître les siens. Il peut aussi s’inscrire dans le corps : un sourire doux toujours affiché, une voix douce, une posture qui cherche à rassurer.
Le rôle du professionnel compétent peut s’accompagner d’une grande capacité d’analyse et de résolution de problèmes, mais aussi d’une difficulté à accepter de ne pas savoir ou de demander de l’aide. Là encore, le rôle peut se manifester corporellement : une posture rigide, un geste précis, parfois même un geste tranchant.
Le rôle est donc une organisation complexe. Il associe une manière de penser, de ressentir, d’agir et de bouger.
Quand le rôle prend toute la place
Le problème n’est donc pas d’avoir des rôles, ni même de les investir fortement.
Nous avons besoin de ces différentes manières d’être pour vivre avec les autres et nous adapter aux situations que nous rencontrons.
La question est plutôt de savoir si nous pouvons entrer dans un rôle et en sortir, ou si nous avons fini par ne plus pouvoir nous en différencier.
Pouvoir être ingénieur au travail et compagnon à la maison.
Pouvoir être mère avec ses enfants et simplement amie en vacances.
Pouvoir défendre une cause qui nous tient à cœur sans être obligé de la défendre à chaque instant.
Autrement dit : pouvoir jouer un rôle sans être joué par lui.
C’est précisément ce que la psychosynthèse cherche à favoriser : retrouver une liberté intérieure suffisante pour reconnaître les différentes parties et les différents rôles qui nous constituent, sans être entièrement identifié à l’un d’entre eux.
Le processus de psychosynthèse
La psychosynthèse propose un chemin pour retrouver progressivement cette liberté.
On peut représenter ce processus en cinq mouvements :
Reconnaissance → Désidentification → Acceptation → Intégration → Synthèse
Ces étapes ne constituent pas un protocole à suivre mécaniquement. Elles décrivent plutôt différents mouvements qui peuvent se produire au cours du travail sur soi. Le processus peut avancer, revenir en arrière, se reprendre autrement, au fur et à mesure que de nouvelles prises de conscience apparaissent.
1. Reconnaissance : prendre conscience
Avant de pouvoir transformer quelque chose, encore faut-il pouvoir le voir.
La reconnaissance consiste à identifier ce qui se passe en soi : une émotion, une partie de soi, un fonctionnement, un rôle, une manière habituelle de réagir.
Qu’est-ce qui est à l’œuvre en moi en ce moment ?
Cette première prise de conscience permet de commencer à observer ce qui, jusque-là, pouvait sembler aller de soi.
2. Désidentification : ne plus être entièrement défini par ce que l’on observe
La désidentification introduit une distinction essentielle :
je peux avoir un rôle sans être ce rôle.
Je peux ressentir une émotion sans être cette émotion.
Je peux avoir une pensée sans être cette pensée.
Cette distance ne signifie pas se couper de soi.
Elle permet au contraire d’entrer dans une relation différente avec ce qui nous constitue.
3. Acceptation : accueillir ce qui est là
Une fois reconnue et différenciée, ce qui était parfois rejeté peut être regardé avec davantage de curiosité.
Que cherche cette partie à faire pour moi ?
De quoi a-t-elle besoin ?
Qu’a-t-elle essayé de protéger ou de permettre ?
L’acceptation ne signifie pas que nous devons tout conserver tel quel. Elle signifie que nous cessons de lutter contre l’existence de cette partie de nous-mêmes.
Comprendre n’oblige pas à continuer.
Mais comprendre peut ouvrir la possibilité de choisir autrement.
4. Intégration : trouver une nouvelle relation entre les différentes dimensions de soi
Les différentes dimensions de nous-mêmes peuvent alors commencer à entrer en relation autrement.
Le besoin de sécurité peut rencontrer le désir de changement.
Le professionnel compétent peut laisser une place à la personne qui doute.
La mère qui prend soin des autres peut également entendre ses propres besoins.
L’engagement pour les autres peut coexister avec la prise en compte de soi.
Il ne s’agit plus de choisir quelle partie doit gagner.
Il s’agit de permettre aux différentes dimensions de la personne de trouver une place plus juste dans un ensemble plus vaste.
5. Synthèse : devenir davantage capable de choisir
La synthèse n’est pas un état de perfection ou une nouvelle identité définitive.
C’est un processus d’organisation et d’unification.
Les différentes dimensions de la personne peuvent être présentes sans que l’une d’elles ait nécessairement besoin de prendre toute la place.
Nous pouvons alors retrouver davantage de liberté pour choisir comment agir.
Le rôle n’a pas disparu.
Mais il n’est plus la totalité de la personne.
Une capacité humaine
C’est peut-être ce qui me paraît particulièrement intéressant dans la psychosynthèse : elle ne considère pas cette capacité d’intégration comme quelque chose réservé à quelques personnes.
Nous avons tous la possibilité de prendre conscience de ce qui se passe en nous, de nous différencier de nos identifications et de trouver une manière plus souple de faire coexister les différentes dimensions de notre personnalité.
Cette capacité peut cependant être entravée par notre histoire, nos blessures, nos habitudes ou les situations que nous avons traversées.
La psychothérapie peut alors offrir un espace pour l’explorer.
Ne plus avoir à choisir entre les différentes parties de soi
La psychosynthèse ne cherche pas à faire disparaître les différentes parties de nous-mêmes. Elle nous invite plutôt à les rencontrer, à les comprendre et à leur permettre de trouver une place dans un ensemble plus vaste.
Nous ne sommes pas seulement les rôles que nous jouons, les émotions que nous ressentons ou les pensées qui nous traversent. Nous pouvons aussi devenir celui ou celle qui les observe, les relie et choisit comment les mettre en mouvement.
C’est peut-être cela, au fond, la psychosynthèse : non pas devenir quelqu’un d’autre, mais devenir davantage capable d’habiter l’ensemble de ce que nous sommes.

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