Pourquoi est-ce que je sais ce qu’il faudrait faire, mais que je n’arrive pas à le faire ?
« Je sais pourtant ce qu’il faudrait faire. »
Combien de fois avez-vous prononcé ce genre de phrases ?
Je sais que je devrais faire davantage de sport.
Je sais que je devrais moins fumer.
Je sais que je devrais boire moins.
Je sais que je devrais manger plus sainement.
Je sais que je devrais me coucher plus tôt.
Je sais que je devrais appeler cette personne, prendre ce rendez-vous, commencer ce projet…
Et pourtant, vous ne le faites pas.
Alors vous pouvez facilement en conclure que quelque chose ne va pas chez vous : « Je n’ai pas de volonté », « Je manque de discipline », « Je ne suis pas motivé.e ». Vous avez honte, vous vous sentez nul.le, d’autant qu’autour de vous, tout le monde semble réussir, et en tout cas mieux que vous.
Régulièrement, vous vous « reprenez en main ». Mais quelques semaines plus tard, retour à la case départ.
Mais si vous pouviez voir les choses autrement ? Et si, derrière ce « je sais ce qu’il faudrait faire », plusieurs voix se faisaient entendre ?
« Il faudrait… » : qui parle en moi ?
Commençons par cette drôle d’expression : « il faudrait ».
Qui a décidé qu’il fallait faire cela ? D’où vient cette injonction ?
Nous savons, par exemple, que fumer comporte des risques pour la santé ou que dormir suffisamment est important. Mais que se passe-t-il réellement en vous lorsque vous pensez à ces recommandations ? Qu’est-ce que vous ressentez lorsque vous imaginez arrêter de fumer, vous coucher plus tôt ou vous remettre au sport ?
Une partie de ce que nous pensons « devoir » faire vient de l’extérieur.
Depuis l’enfance, nous apprenons ce qui est bien et ce qui ne l’est pas, ce qui se fait et ce qui ne se fait pas. Nous intégrons des règles, des attentes, des valeurs. Nous apprenons à être sage, raisonnable, travailleur.euse, performant.e, poli.e, responsable.
Cette voix continue à vivre en nous à l’âge adulte. En psychanalyse, Freud parle du surmoi(1), cette instance qui intériorise notamment les interdits et les exigences. Elle peut prendre la forme d’une voix intérieure qui nous rappelle ce que nous devrions faire, ou ne pas faire.
Cette voix est souvent celle d’un de nos parents, ou d’une instance morale importante dans l’enfance, mais elle ne vient pas seulement de nos parents. Elle est aussi nourrie par la société, les normes de santé, le monde professionnel, les réseaux sociaux ou les innombrables conseils qui nous expliquent comment réussir notre vie.
Il faudrait…
Faire du sport.
Manger cinq fruits et légumes par jour.
Méditer.
Être productif.
Prendre soin de son sommeil.
Cultiver ses relations.
Lire.
Voyager.
Développer sa confiance en soi.
Avoir une vie sociale riche.
Et, tant qu’à faire, se lever à 5 heures du matin pour profiter du miracle morning.
À force, vivre peut finir par ressembler à une immense to-do list pour devenir quelqu’un de bien.
Et pour un certain nombre d’entre nous, résister à ce qui nous est imposé est important, voire vital.
Alors, il peut être intéressant de s’arrêter et de se demander :
Est-ce que tout cela est réellement important pour moi ?
Ou suis-je simplement en train d’essayer de devenir la personne que je pense devoir être ?
Quand une partie de moi n’est pas d’accord
Car il y a une autre réalité : des parties de nous peuvent agir en sous-marin.
Une partie de nous peut très bien avoir envie de faire autre chose, et même parfois exactement le contraire.
Une partie dit :
« Il faut vraiment que je me remette au sport. »
Et une autre répond :
« Mais moi, j’aime bien chiller tranquillement avec une bonne bière, une clope et un paquet de chips. »
Cette deuxième partie n’est pas nécessairement stupide, paresseuse ou inconsciente. Elle peut simplement avoir d’autres priorités.
Elle peut rechercher le plaisir, le repos, la liberté, le réconfort. Elle peut ne pas voir clairement ce que le changement lui apporterait. Ou elle peut en avoir assez d’être constamment sommée de faire des efforts.
Il peut aussi exister une partie plus rebelle, qui supporte mal les contraintes et qui trouve une façon de dire : « Je fais ce que je veux. »
Ainsi, certaines choses peuvent prendre la forme d’un dialogue intérieur entre différentes parties de nous.
L’une veut faire « ce qu’il faut ».
Une autre veut profiter de la vie.
Une autre voudrait simplement qu’on lui fiche la paix.
Une autre a peur de ce qui pourrait arriver si nous changions.
Une autre redoute le regard des autres à la salle de sport.
Et lorsque ces différentes parties ne vont pas dans la même direction, il n’est pas très étonnant que nous restions immobiles.
Et si le comportement que nous voulons supprimer avait une fonction ?
Car, finalement, à quoi cela me sert-il de ne pas faire ce que je devrais faire ?
La question peut sembler étrange.
Après tout, si je sais que ce comportement me fait du mal, pourquoi continuer ?
Mais nos comportements ont souvent une histoire et une fonction.
Prenons l’exemple d’une personne qui fume lorsqu’elle est anxieuse.
La cigarette peut avoir des conséquences négatives à long terme. Mais à court terme, elle peut offrir une pause, un rituel, quelques minutes où l’on s’extrait de ce que l’on est en train de vivre. Elle peut donner l’impression de diminuer la tension.
C’est aussi devenu une pause intéressante du point de vue de la convivialité : certaines personnes qui ne fument pas font même des pauses avec les fumeurs pour retrouver ces moments privilégiés.
De la même manière, certaines consommations, certains comportements alimentaires, le fait de passer beaucoup de temps devant des écrans, de rester au lit ou encore de s’isoler peuvent avoir une fonction de régulation.
Cela ne signifie pas que ces comportements sont nécessairement « bons » pour nous, ni qu’il faudrait les conserver à long terme.
Cela signifie simplement qu’ils ont peut-être une raison d’être. Et vouloir seulement les éradiquer risque parfois de déstabiliser un équilibre parfois fragile.
Les addictions, notamment, peuvent constituer une manière de faire face à une souffrance ou à une anxiété qui, à un moment donné, semblait difficilement supportable autrement.
Alors, supprimer le comportement sans s’intéresser à ce qu’il permet de supporter peut laisser un vide.
Si je retire la cigarette, l’alcool, les écrans ou toute autre stratégie qui m’aide à calmer une tension, qu’est-ce qui va prendre sa place ?
C’est parfois là que commence un véritable changement.
Non pas lorsque l’on se force à faire disparaître un comportement, mais lorsque l’on commence à écouter ce qu’il cherche à faire pour nous.
Sortir de la liste des « bonnes choses à faire »
Il y a donc peut-être deux pièges à éviter.
Le premier serait de nous juger parce que nous ne faisons pas ce que nous pensons devoir faire.
Car alors nous avons une mauvaise image de nous, nous avons honte, nous entrons parfois dans une phase de restriction, de « reprise en main », et tout cela débouche en général sur… un retour de ce que nous avons cherché à mettre dehors.
Le second serait de remplacer une injonction par une autre.
Il n’est pas rare de voir un ancien addict à l’alcool ou à la cocaïne devenir addict à la course à pied. Cela peut paraître plus séduisant, mais les mêmes difficultés peuvent revenir avec cette nouvelle addiction : perte de liens, besoin compulsif, évitement des sensations désagréables, limitation de la vie autour de la nouvelle activité ou encore blessures physiques.
Et tout cela est sans fin.
Il est tout à fait possible de transformer le « il faut faire du sport » en « il faut réussir à lâcher prise ».
De transformer le « je devrais arrêter de fumer » en « je devrais être capable de me débarrasser de toutes mes mauvaises habitudes ».
Ou de faire de la recherche de bien-être une nouvelle performance.
Faire du sport trois fois par semaine.
Manger parfaitement.
Méditer tous les jours.
Se lever tôt.
Être organisé.
Être positif.
Gérer ses émotions.
Avoir un travail épanouissant.
Être un bon parent, un bon conjoint, un bon ami…
À force de vouloir devenir une meilleure version de soi-même, ne risque-t-on pas de ne plus savoir comment simplement être soi ?
La recherche de perfection peut elle aussi devenir épuisante, une nouvelle mauvaise habitude contre laquelle lutter. Hum…
Et si certaines choses que nous nous reprochons de ne pas faire étaient tout simplement… pas si importantes ?
Est-ce vraiment grave de ne pas faire trois séances de sport par semaine ?
Est-ce que je souhaite réellement méditer tous les matins ?
Est-ce que je veux vraiment me lever à 5 heures ?
Ou est-ce que je poursuis un idéal qui n’est pas le mien ?
Alors, qu’est-ce qui est vraiment important pour moi ?
C’est peut-être là que la question initiale peut commencer à changer.
Au lieu de demander :
« Qu’est-ce que je devrais faire ? »
nous pouvons essayer de demander :
« Qu’est-ce qui est réellement important pour moi ? »
Plutôt que « il faut », dire « je veux ».
La nuance est importante.
Il ne s’agit pas de faire systématiquement ce qui nous fait plaisir sur le moment. Ce qui est important pour nous n’est pas toujours facile, confortable ou agréable.
Prendre une décision difficile peut être une excellente chose pour nous.
Dire non peut être la bonne chose à faire.
Commencer une thérapie peut être le bonne solution.
Arrêter une consommation peut être bon pour nous, tout comme faire du sport.
Mais la question devient alors : pourquoi est-ce que je choisis cela ?
Est-ce que cela me rapproche de quelque chose qui compte pour moi ?
Est-ce que cela nourrit ma vitalité ?
Mes relations ?
Ma liberté ?
Ma créativité ?
Mon besoin de sécurité ?
Mon désir de construire quelque chose ?
Ma joie ?
La vie que j’ai envie de vivre ?
Il ne s’agit plus de cocher les cases d’une liste de « bonnes habitudes ». Il s’agit de retrouver la possibilité de choisir.
Passer du « je devrais » au « je choisis »
Peut-être que le véritable changement ne consiste donc pas à réussir enfin à faire tout ce que nous savons qu’il faudrait faire.
Peut-être consiste-t-il plutôt à devenir capable d’écouter ce qui se passe en nous.
Quelles sont les différentes parties qui s’expriment ?
Que cherche chacune d’elles ?
De quoi ont-elles besoin ?
Qu’est-ce que je fais pour répondre à une peur, à une injonction, à un besoin de réconfort ou à un désir de liberté ?
Et surtout :
Qu’est-ce que je choisis, moi ?
Parfois, nous découvrirons que ce que nous pensions devoir faire n’est finalement pas si important.
Parfois, nous comprendrons qu’un comportement que nous voulions éradiquer essayait de nous protéger.
Et parfois, nous verrons plus clairement ce à quoi nous avons vraiment envie de dire oui.
Un oui qui ne vient pas de la peur de mal faire.
Pas du besoin de satisfaire une attente.
Pas de l’envie de devenir enfin parfait.
Un oui qui nous ressemble.
Et peut-être que c’est à partir de là que les changements les plus durables peuvent commencer.
« Je ne recommande à personne de courir »
Cette idée me fait penser à une réflexion de l’écrivain japonais Haruki Murakami, passionné de course à pied et lui-même marathonien.
Dans Autoportrait de l’auteur en coureur de fond, il explique que personne ne lui a demandé de courir, pas plus qu’on ne lui a demandé d’écrire. Il a simplement, un jour, eu envie d’écrire un roman. Et un jour, il a eu envie de courir.
Il dit :
« Tout simplement. J’ai toujours fait ce que j’avais envie de faire dans la vie, comme je l’entendais. »
Et il poursuit en expliquant qu’il ne recommande à personne de courir : ceux qui ont envie de courir sur de longues distances s’y mettront d’eux-mêmes ; s’ils n’en ont pas envie, les conseils et les encouragements ne serviront à rien.
Cette idée est intéressante parce qu’elle ne dit pas que tout devient facile lorsque l’on fait ce que l’on veut.
Courir un marathon demande de l’entraînement, de la régularité, de l’effort et de la persévérance.
Mais derrière ces efforts, il y a quelque chose de différent : le désir vient de l’intérieur.
Peut-être est-ce cela qui change tout.
Nous pouvons nous forcer longtemps à faire ce que nous pensons devoir faire. Mais lorsque quelque chose devient véritablement notre choix, l’effort n’a plus tout à fait la même saveur.
Alors, plutôt que de nous demander encore une fois :
« Comment vais-je réussir à faire ce qu’il faut ? »
Et si nous commencions par nous demander :
« Qu’est-ce que j’ai réellement envie de faire de ma vie ? »
(1) Le Surmoi est une partie de notre esprit défini par Sigmund Freud qui représente la conscience morale et les règles intériorisées
Envie de faire le tri entre les « je dois » et les « je veux » ?
Si vous avez envie d’approfondir cette question, j’ai écris : A la recherche de la volonté perdue.

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