Le deuil impossible : quand accepter la mort semble inconcevable

« Je ne veux pas mourir plus »

Za(1) a publié une vidéo traitant du trauma sur sa chaîne intitulée « Ezéchiel : comment on soigne un peuple ». Cette vidéo, et en particulier son interview de Laura S. Brow(2), m’a renvoyée à certaines problématiques que je rencontre en cabinetAujourd’hui, je vous parle d’un deuil impossible.

Porter le deuil ou accepter la mort ?

Dans le livre d’Ézéchiel, le prophète perd sa femme. Pourtant, Dieu lui interdit les rites habituels du deuil. Il ne peut ni se lamenter ni exprimer publiquement sa souffrance. Sa langue est comme collée à son palais. Son existence tout entière devient le témoignage silencieux d’une perte irréparable.

Cette figure illustre une expérience que l’on retrouve parfois après un traumatisme : la personne reste figée dans l’événement. Le temps continue de passer, mais intérieurement tout demeure suspendu au moment de la perte.

À l’inverse, le philosophe chinois Tchouang-Tseu raconte qu’à la mort de sa femme, un visiteur le découvre en train de chanter tout en frappant le rythme sur une écuelle. Scandalisé, l’homme lui reproche son manque de respect envers la défunte.

Pourtant, Tchouang-Tseu(3) ne nie pas sa peine. Il reconnaît simplement la mort comme un processus naturel, inscrit dans le cycle de l’existence. Selon lui, s’opposer à ce qui est déjà advenu revient à prolonger inutilement la souffrance.

Dans le travail du deuil, cette tension est fréquente : faut-il continuer à porter la perte comme une blessure ouverte ou apprendre progressivement à intégrer l’absence dans sa vie ?

Quand le deuil devient toute une identité

Une jeune femme est venue me consulter avec ce dilemme que j’associe aux figures d’Ézéchiel et de Tchouang-Tseu.

Deux ans auparavant, elle avait perdu son fiancé dans des circonstances tragiques. Malgré le temps écoulé, sa douleur demeurait intacte. Sa vie semblait s’être arrêtée le jour de sa disparition. Ses proches, impuissants face à sa souffrance, ne savaient plus comment l’aider.

Elle est arrivée au cabinet sans véritable attente. Elle doutait même de vouloir être aidée.

Une partie d’elle souhaitait rester au plus près du souvenir de son compagnon. Elle avait le sentiment d’être devenue la gardienne de sa mémoire. Autour d’elle, les autres reprenaient progressivement le cours de leur existence. Elle avait l’impression qu’ils l’oubliaient, qu’ils « passaient à autre chose ».

Dans certaines situations de deuil compliqué, la souffrance devient paradoxalement un lien avec le disparu. Renoncer à cette souffrance peut alors être vécu comme une seconde perte, voire comme une trahison.

« Je n’ai pas envie de mourir plus »

À la fin de notre entretien, quelque chose s’était clarifié pour elle.

D’une voix presque inaudible, elle m’a dit :

« Je n’ai pas envie de mourir plus. »

Cette phrase m’a profondément marquée.

Elle avait choisi, au moins pour le moment, la voie d’Ézéchiel. Il lui était impossible d’accepter la mort de son fiancé comme un événement tragique mais faisant partie du cours imprévisible de la vie.

Elle souhaitait encore témoigner de tout son être de l’injustice de cette disparition. La mort de ce jeune homme, en pleine santé, plein de projets et d’avenir, demeurait pour elle un scandale auquel elle refusait de consentir.

Sa souffrance n’était pas seulement une douleur. Elle était aussi une forme de fidélité.

« Je n’ai pas envie de mourir plus » : comme si accepter la réalité de la perte revenait à laisser la mort poursuivre son œuvre. Comme si faire un pas vers la vie signifiait abandonner celui qui n’était plus là.

Accepter la mort n’est pas oublier

L’accompagnement du deuil ne consiste pas à effacer le souvenir du défunt ni à demander à la personne endeuillée de « tourner la page ».

Il s’agit plutôt de trouver une manière nouvelle de maintenir le lien avec celui qui est parti, sans que toute la vie reste immobilisée autour de son absence.

Entre la révolte d’Ézéchiel et la sérénité de Tchouang-Tseu, chacun avance à son rythme. Certaines pertes demandent des années avant de pouvoir être regardées autrement.

Et parfois, la première étape n’est pas encore d’accepter la mort.

C’est simplement de reconnaître que l’on n’est pas prêt à mourir davantage avec elle.


(1) Za, psychologue et psychothérapeute. www.youtube.com/@LaChaineDeZa

(2) Laura S. Brown, psychologue américaine, thérapeute féministe et située.

(3) Tchouang-Tseu, selon des sources invérifiables, vécut au IV ème avant J.C. Il est connu comme un des maîtres du taoïsme.


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