La femme qui ne voulait pas guérir pour ne pas douter de son trauma.

Ou comment le doute est permanent dans le trauma

Za(1) a publié une vidéo traitant du trauma sur sa chaîne intitulée « Ezéchiel : comment on soigne un peuple ». Cette vidéo, et en particulier son interview de Laura S. Brow(2), m’a renvoyée à certaines problématiques que je rencontre en cabinet. Aujourd’hui, je vous parle du doute.

Laura Brown a un jour rencontré une femme qui ne voulait pas être guérie de ses cauchemars(3). Cette femme avait vécu un événement traumatique collectif et elle disait : « si j’arrête d’avoir des cauchemars, est-ce vraiment arrivé ? » Ses cauchemars, certes terrifiants, lui permettaient de ne pas douter de ce qu’elle avait vécu.

Le doute, ce poison.

Le doute mine régulièrement les personnes traumatisées. Mieux, je n’en ai pas rencontrées qui ne doute pas, au moins à certains moments, que ce qui leur est arrivé leur est bien arrivé.

Parfois, la personne n’a que quelques flashs, ou quelques bribes de souvenirs. Alors, peut-être que la mémoire joue des tours, ou qu’on se raconte des histoires ?

Mais le doute envahit tout aussi bien des personnes qui ont des souvenirs bien plus complets. Parfois il y a même des preuves, les aveux d’un agresseur, un procès et une condamnation. Et pourtant, le doute apparait régulièrement. Peut-être que ça ne s’est pas exactement passé comme ça, peut-être que ça n’est pas si grave, etc.

A quoi sert le doute ?

Dans tout trauma il y a de l’indicible. A vrai dire, dans toute expérience humaine il y a de l’indicible, une part qui ne peut être partagée. Cette solitude particulière est une épreuve humaine en soi mais elle est démultipliée quand l’effroi du trauma fracasse. Ce qui ne peut être dit n’existe pas, alors on doute. Mais si c’est indicible c’est le plus souvent que c’est inécoutable pour les autres. Si ça ne peut être écouté, alors cela n’existe pas.

Le doute a une fonction paradoxale. Il permet d’oublier, parfois pour de court moments mais tout de même. Il permet de fonctionner en société. Douter de son trauma c’est aussi croire que sa souffrance pourrait s’arrêter. Il y a le désir fou que ça ne soit pas arrivé. C’est, parfois, continuer de croire en l’humain, oublier que des représentants de l’espèce m’ont fait « ça ».

Mais douter, c’est perdre confiance en soi, c’est perdre le fil de sa vie, c’est sentir le sol se dérober sous ses pieds, c’est donner raison aux agresseurs ou aux commentateurs.

Sortir de la douleur du doute.

Laura Brown demande à la femme qui ne voulait pas guérir comment elle pourrait être sûre sans que cela attaque son sommeil. Comment lever le doute autrement qu’en revivant l’horreur chaque nuit ?

Trouver des façons plus douces de ne pas douter, c’est ce qui amène certains à écrire ou à militer. Ou a garder un objet, ou une image, qui servira de preuve pour soi. C’est aussi l’échange avec un soignant du trauma qui est là, qui écoute, qui croit et qui transforme la souffrance : si cette personne qui entend tout cela ne doute pas je n’ai pas de raison de douter moi non plus.

Mais je ne suis pas certaine que cela suffise a effacer tout doute, pour toujours. Le doute fait partie intégrante du trauma, du fonctionnement de la mémoire et du psychisme. Il reviendra, mais de façon moins violente qu’avant. Le doute se nourrit de notre désir de l’éradiquer, alors on peut le toucher du bout des doigts ou du bout du pied quand il se présente et juste passer à autre chose.


(1) Za, psychologue et psychothérapeute. www.youtube.com/@LaChaineDeZa

(2) Laura S. Brown, psychologue américaine, thérapeute féministe et située.

(3) Time code sur la vidéo : 10:00


A venir, toujours inspiré de la vidéo de Za :

  • La joie, ce sport de combat.
  • « Je ne veux pas mourir plus ».

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