« I would prefer not to » ou l’art de la procrastination – épisode 1

La procrastination est un art. Tout.e procrastinateur.trice digne de ce nom sait bien que pour bien procrastiner il faut développer une énergie et une force hors du commun : faire rien, ce n’est pas rien faire. La procrastination est une lutte, une passivité agissante. Elle dit quelque chose, et parfois beaucoup. Premier épisode de la découverte de cette étrange force : et si la procrastination avait raison ?

Bartleby, l’évitement comme stratégie de lutte

Ne pas faire, remettre à demain ou à jamais, opposer à l’action une résistance passive mais ferme, nous l’avons tous fait. Mais parfois, la procrastination devient, pour ainsi dire, un art de vivre, comme pour Bartleby, modeste employé aux écritures de la nouvelle éponyme de Melville (1).

A toute sollicitation de son employeur, Bartleby a une réponse immuable et déroutante : « I would prefer not to », ce qui peut se traduire (2) par « je préfèrerais n’en rien faire » ou « j’aimerais mieux pas ». Sacré faignant ! Empêcheur de travailler le plus possible ! Mais Bartleby peut être vu comme une formidable illustration d’une stratégie de lutte contre le système quand la lutte directe n’est pas possible.

La procrastination, un espace de liberté et de réflexion

Alors, avant de partir à la chasse à la procrastination, j’aimerais la célébrer.

Je reçois très souvent des personnes qui se plaignent de leur manque de volonté (pour une exploration de la volonté, vous pouvez lire l’article que j’y ai consacré), de leur feignantise, de leur incapacité à faire, encore faire, toujours faire. Et, assez souvent, je demande : « mais si vous ne faites pas cela, qu’est-ce que cela change ? » Dans un nombre non négligeable de cas la réponse est, finalement : rien. Ou pas grand chose. Mais nous sommes souvent entrainés dans une frénésie de productivité. Nous nous traitons comme un appareil ménager à amortir : nous devons tirer de nous même le maximum avant de nous jeter à la date d’obsolescence.

Quand vous trainez sur une tâche, ou face à un projet, quand votre vie semble accélérer au point mort, que vous n’arrivez pas à enclencher la première, peut-être que vous pouvez vous demandez si ce que vous faite est bien utile, si ce que vous voulez vous forcer à faire est une bonne idée.

Manon, le métier rêvé et le réel

Manon (3) était documentaliste dans un laboratoire de recherche. Elle avait fait des études en documentation à un niveau élevé et travailler dans le secteur de la recherche était pour elle un accomplissement.

Elle archivait et mettait à disposition des chercheurs de précieux documents audios et pour se faire alimentait une base de données aux entrées complexes. Mais, petit à petit, sa vie s’était arrêtée : non seulement elle n’arrivait plus à remplir ces précieuses fiches d’indexation mais elle n’arrivait plus non plus a aller à ses séances de yoga, ni à trouver l’énergie d’aller se promener ou boire un verre avec des amis. « I would prefer not to » semblait-elle répondre à tout.

Comment en était-elle arrivé là ? Les faits étaient têtus (comme ils le sont toujours) : les mois de forte affluence dans son centre de documentation, elle renseignait au mieux trois chercheurs qui réclamaient les enregistrements, de façon très prosaïque, par le nom de l’auteur (souvent eux-mêmes) et le titre de l’enregistrement. Tous le travail d’indexation, qui était intellectuellement satisfaisant et devait faire la valeur ajoutée du travail de Manon, ne servait strictement à rien. Elle était torturée entre l’utilité théorique de son métier et la réalité. Sa procrastination avait peu à peu gagné toute sa vie, peut-être parce qu’elle n’avait pas voulu l’entendre quand elle ne s’attaquait encore qu’à son activité professionnelle.

Le naturel contrarié

La procrastination est comme un trou noir qui aspire l’élan de vie, l’allant naturel de l’humain à vivre, à avoir des activités, à se mouvoir et à agir. Peut-être que vous cherchez à comblez un tonneau des Danaïdes, que, comme Manon, vous remplissez des fiches, des bases de données, pour une utilité réelle nulle. Peut-être que votre procrastination vous dit tout simplement que là, il n’y a rien pour vous d’intéressant à vivre. Allez voir ailleurs si vous y êtes !

Si vous avez besoin d’une alliée pour vous autoriser à procrastiner utilement, rencontrons-nous !

(1) Herman Melville. Bartleby. Première parution en 1853.

(2) Voir la note de Michèle Causse, la traductrice de la nouvelle pour Flammarion, dans Melville. Bartleby. Les îles enchantées. Le Campanile. Flammarion. GF n°1486. 2012, p. 27

(3) Le prénom et certains détails, ont été modifiés pour rendre totalement anonyme cette vignette. Les cas que je présente sont, le plus souvent, créés à partir de plusieurs clients.

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